Dr Augustin Sokolovski
Le jour du solstice d’été, l’Église célèbre la mémoire d’un très grand nombre de saints. Parmi les plus récents figure la Synaxe des saints de la métropole d’Ivanovo, ou métropole d’Ivanovo-Voznessensk, comme cette ville était appelée avant la Révolution bolchevique. Il s’agit de saints de l’Église russe, avant tout des nombreux nouveaux martyrs et confesseurs, connus et inconnus.
Parmi les saints de l’Antiquité, souvenons-nous de saint Théodote d’Ancyre. Ancyre est l’actuelle Ankara, capitale de la Turquie. Dans l’Antiquité, c’était une métropole ecclésiastique de première importance, un lieu où se tenaient des conciles. Il est profondément regrettable, voire tragique, qu’aujourd’hui Ankara ne possède plus aucune église orthodoxe et que les offices y soient célébrés grâce à l’hospitalité des catholiques, c’est-à-dire, formellement, dans un lieu qui n’est pas le sien. Pourquoi ce détail est-il significatif ? Saint Théodote et sa Vie vont nous l’expliquer.
Le saint vécut à une époque où les persécutions païennes faisaient encore rage, probablement au IIᵉ siècle. Il est connu sous le nom de Théodote d’Ancyre ou Théodote l’Aubergiste. Une « auberge » désigne ici une taverne ou un débit de boissons. Théodote en était le propriétaire et, dans le même temps, il ensevelissait secrètement les chrétiens mis à mort par les païens.
Dans cette ville vivait un prêtre nommé Polychronios. Nous ignorons s’il s’agit de son véritable nom ou d’un surnom donné par les hagiographes. En effet, « Polychronios » signifie « celui qui vit longtemps », « celui qui est riche de vie ». Il y a peut-être ici une subtile ironie des auteurs de sa Vie, souvent passée inaperçue au fil des siècles. Cet homme se considérait comme destiné à vivre longtemps et prospèrement, y compris aux dépens des autres.
Lorsqu’une nouvelle persécution éclata et que les païens cherchèrent à savoir qui enterrait les chrétiens exécutés, ce prêtre dénonça Théodote.
Nous ignorons les motifs exacts de cette dénonciation. Mais il est permis de supposer que la plus ordinaire des passions humaines y joua un rôle : l’envie. Alors que les églises de la ville subissaient l’oppression et que la vie ecclésiale était gravement entravée, la Divine Liturgie, nous dit la Vie, était célébrée dans la maison de Théodote, c’est-à-dire, en réalité, dans son auberge, puisque le propriétaire y habitait généralement lui-même.
Il est tout à fait possible que le prêtre supportât difficilement de voir les fidèles se rassembler non autour de lui, mais autour d’un homme qui, à ses yeux, pouvait sembler indigne d’un tel rôle. Peut-être Polychronios, qui comptait vivre longtemps et confortablement, avait-il perdu les revenus liés aux visites des fidèles. C’est très souvent ainsi que l’envie agit.
Il existe une remarquable chanson du groupe Rammstein intitulée Eifersucht (« Jalousie » ou « Envie »). Cette passion y est décrite avec une dureté extrême. Son sens est à peu près le suivant : si mes yeux te plaisent, arrache-les-moi ; si mon intelligence te plaît, dévore-la ; si mon âme est pure, réduis-la en cendres. L’envie ne cherche pas à acquérir le bien que possède l’autre. Elle veut que l’autre en soit privé. Elle veut détruire l’objet de son envie et, par conséquent, se détruire elle-même. Car, comme l’écrivait le grand philosophe Emmanuel Levinas, le prochain, c’est aussi moi-même.
En ce sens, certains artistes profanes deviennent parfois une sorte de prophètes séculiers. Ils décrivent souvent les passions humaines avec plus de précision et de cruauté que nous n’osons le faire dans les milieux ecclésiaux. Nous cherchons fréquemment à adoucir les choses, à employer des mots plus doux, à recourir à un vocabulaire religieux — ces véritables neutralisateurs de sens. Pourtant, la passion est effrayante. Elle dévore véritablement l’être humain vivant, comme le chante Rammstein.
La Vie de saint Théodote et sa mémoire nous enseignent que les hommes sont différents. Certains sont faciles à condamner. Extérieurement, ils semblent faits pour être jugés, et beaucoup les jugent effectivement. D’autres paraissent irréprochables ; il semble n’y avoir aucune raison de les blâmer. À noter d’ailleurs que les canons de l’Église regardent les tavernes avec méfiance et en interdisent même la fréquentation aux clercs.
Mais lorsqu’un homme se persuade qu’il a raison, qu’il est sur le point de grandes réalisations, qu’il a défendu sa cause, ses convictions et sa vérité, qu’il a réussi à faire taire ou à opprimer les autres, et qu’il n’y a apparemment rien à lui reprocher, alors Dieu Lui-même intervient. Et vient l’effondrement. C’est ce fameux « troisième jour », lorsque Celui qu’il est impossible d’arrêter commence à agir.
La surprenante harmonie entre la mémoire de Théodote, célébrée le jour le plus long de l’année, et le nom de Polychronios, qui signifie de longues années de vie, paraît tout simplement saisissante. Théodote se traduit par « Don de Dieu ». Le temps et la vie — notre propre vie comme celle du prochain — sont des dons de Dieu. C’est ce que nous rappellent la vie de saint Théodote et son témoignage de foi.