Augustin Sokolovski
Dans l'Église orthodoxe, le cinquième dimanche du temps pascal est consacré à la conversation entre Jésus et la Samaritaine. Ce texte figure au tout début de l'Évangile selon saint Jean et occupe presque tout le chapitre 4, des versets 5 à 42. C'est l'avant-dernier dimanche avant l'Ascension, le dernier dimanche après Pâques, dans le récit évangélique dont les protagonistes sont des femmes, comme lors de la Semaine des Myrhophores, ou une femme, comme c'est le cas ici, lors de la Semaine de la Samaritaine.
En situant ce texte dans le temps pascal, et plus encore en en faisant le thème central de la célébration d'un dimanche particulier, l'Église invite les fidèles à lire ce texte dans une perspective pascale. Dans cette approche, le récit de la vie terrestre du Seigneur, jusqu’à la Croix et à la Résurrection, est lu et compris comme si Jésus était déjà ressuscité d’entre les morts, et comme si ses paroles et ses actes étaient la preuve, voire la démonstration, de la Résurrection. Ainsi, la conversation avec la Samaritaine n’est pas simplement un récit ou un enseignement donné par Jésus à ses disciples, comme le Sermon sur la montagne ou les paraboles, mais un récit qui, sous l’inspiration du Saint-Esprit, devient l’un des événements les plus importants du Ressuscité.
Jésus parle de lui-même comme de la « source d’eau jaillissant en vie éternelle », ce qui désigne le baptême comme le sacrement de l’Église qui vivifie, sauve et ne se répète jamais, « car celui qui en a bu une fois n’aura plus jamais soif », et ne signifie pas seulement la disposition à se repentir et à le suivre, comme c’était le cas avec le baptême de Jean avant la Résurrection.
Jésus induit délibérément la Samaritaine en erreur lorsqu’il lui demande d’appeler son mari, mais déclare aussitôt qu’elle n’a en réalité pas de mari : « Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. » C’est ainsi qu’est dépeinte la réalité de l’âge à venir, « où l’on ne se marie pas et où l’on n’est pas donné en mariage », et le jugement moral prend une dimension apocalyptique lorsque Jésus s’assied sur le Trône de Gloire. Il « tient une épée à double tranchant » (Apocalypse 1,16) et connaît tout ce qui concerne les hommes ; il juge même les affaires les plus banales et les plus ordinaires, ainsi que les pensées et les intentions du cœur (Hébreux 4,12).
Jésus se présente comme le Messie: «C’est moi qui te parle.» C'est d'ailleurs l'une des professions de foi les plus radicales concernant la messianité de Jésus dans tout le texte évangélique, qui, dans son élan prophétique, fait littéralement s'arrêter le cœur.
Enfin, Jésus envoie ses disciples prêcher, et les Samaritains confessent qu’ils ont cru en sa parole, « car ils ont eux-mêmes entendu et reconnu qu’il est véritablement le Sauveur du monde, le Christ ». C’est une référence évidente à la Pentecôte, à la prédication de l’Évangile sur toute la terre à toutes les nations jusqu’à la fin des temps.
Ainsi, le dialogue avec la Samaritaine résume tout le parcours du récit évangélique et devient en même temps la prophétie universelle de Jésus sur lui-même, sur le destin de l’Église, de l’histoire et du monde. Il s'agit d'un récit dogmatique faisant autorité, revêtu de la beauté des habits d'un narrateur humble, mais qui, en même temps, triomphe du temps à travers un récit majestueux, comme le fait le Seigneur de manière unique dans l'Évangile selon Jean. Pendant le temps pascal, l’Église invite tout le monde à tirer les leçons et à nous inspirer de la réalité prophétique saisissante et de la clarté eschatologique de ces paroles. Le Christ est ressuscité, il est monté au ciel, et il reviendra bientôt !